Nathalie Desmarest suit un chemin buissonnier au travers d'un travail d'écriture depuis 2003. Certains textes ont été édités chez Edilivre, d'autres sont imprimés par elle-même.

Les pelures de soi (2004-2010), poèmes et textes épars.
Sept sentiers jusqu'à l'hiver (2007), textes et dessins.
Le marin du square (2006-2011),  petites nouvelles poétiques.
Les fragons bleus (2015), hommage à une amie disparue. 
A travers (2016), témoignage sur l'enfance de mes amis.
Les Oiseaux de passage (2017), novela poétique




    T o u t  e n  h a u t

        Angélique vit tout en haut d'un immeuble à l'ascenseur régulièrement en panne. Cette proximité avec le ciel la plonge dans un véritable ravissement, lui fait oublier l'agitation de la ville et baigne son appartement de lumière. Le soir, elle peut guetter le coucher du soleil en montant sur une chaise dans la salle de bains. Quand l'ascenseur est bloqué, elle supporte en se disant qu'elle travaille l'endurance et les muscles fessiers, même si au début elle s'essouffle à trimbaler ses cabas au retour du marché. Depuis quelques années, elle s'est liée d'amitié avec Sayuri, une voisine du cinquième étage.  

Un jour en débarquant de mon train espagnol, j'aperçois cette femme à la beauté étrange avec ses cheveux teints en blond vénitien, son visage pâle d'une infinie tristesse. Sayuri est japonaise, une de ses filles est morte d'un cancer il y a à peine un an. Un matin elle téléphone à Angélique pour l'aider à pratiquer une opération délicate . « Il n'y en aura que pour une demi-heure, il faut que tu sois là à six heures moins cinq. »

Quand Angélique arrive, tout est déjà prêt. Il s'agit de scratcher sur le mur de la salle à manger un grand sous-verre avec la photo de ses deux filles agenouillées vêtues de kimonos au milieu d'un jardin à Tokyo. Dans la salle à manger sont préparés deux escabeaux, un petit pour Angélique qui devra soutenir le bas du tableau, un plus grand pour Sayuri qui se chargera d'appliquer le haut. Deux petits tournevis identiques sont posés sur les marches supérieures. On sent qu'il s'agit d'une cérémonie cruciale qui nécessite empathie et maîtrise, Angélique a le cœur qui bat et des crampes dans les doigts.

L'intervention dure une demi-heure pile, thé compris. Le poster dégage une impression merveilleuse. Mais le silence de la japonaise devient si poignant qu'Angélique ne peut s'empêcher de le rompre par quelques mots : « t'arrive t-il de penser à ta fille disparue ? » Après quelques secondes Sayuri se lève en disant : « je crois que le téléphone a sonné ». Angélique est encore étonnée en me le racontant car elle n'a pas entendu la moindre sonnerie !

**

J'avais offert à mon amie un oiseau en bois blanc genre cigogne acheté en bord de mer. Depuis quelques mois, il a disparu de l'étagère où elle l'avait posé devant la baie vitrée. J'ose demander si ce cadeau lui avait vraiment plu ? « Mais si je l'aime ! » proteste Angie. « Où a-t-il pu passer ? Après s'être creusé la tête, elle en conclut qu'il a dû s'envoler par la fenêtre ouverte un jour de grand vent. A moins que Paul et Lia ses enfants ne l'aient emporté en Roumanie pour sa petite fille Margot. A moins que celle-ci n'ait poussé l'oiseau dehors, vu qu'à trois ans elle adore lancer les choses par la fenêtre...


       (Les oiseaux de passage, chapitre 1, ouvrage publié chez Edilivre : edilivre.com)


                               P o è m e s

                                          

Quelques gouttes de bleu 


rassemblées

fleurs debout devant le soleil

l'enthousiasme

des pousses de blé

visible

l’élan

de la couleur verte

sur l’ancien velours

de la terre semée,

que serai-je

sans cette douceur

changeant sans cesse ?



La nuit


je prends ta main

pour croiser les frontières

de nos corps endormis.

J’enlace ta pensée, sous les draps

dans tes yeux de miel.

Un jour tu m’as voulue,

tu m’as dit « prends mes cheveux,

je te les donne. »

et moi je t’ai donné mon inquiétude.

Tu es devenu l’énigme d’un être

qui ne fuit pas.

Même si nous vivons chacun dans un pays.



Extrait de Les pelures de soi, 2014, ouvrage publié chez Edilivre